Historique de la profession: De 1959 à 1990: une ère dominée par le monolithisme médiatique.
Lorsque le président Léon Mba, Père de l’indépendance inaugure la télévision nationale, et 4 ans avant, Radio Gabon, il décrit sans le savoir la mission essentielle de ces médias: “ Gabonaises, Gabonais, désormais vous allez me voir très souvent chez vous, je vous parlerai de ce que je fais avec mon gouvernement. Les ministres vont vous expliquer notre politique. N’écoutez pas ceux qui viennent vous raconter des histoires dans les quartiers et dans vos villages…etc”.
Le ton est donné. La profession de journaliste consistera à être le relais des activités gouvernementales, à abandonner toute réserve critique, à s’abstenir de l’analyse.
En fait on n’est pas loin de la conception de Napoléon Bonaparte lorsqu’il fait son coup d’Etat, réinstalle la censure, supprime une soixantaine de journaux avec cette déclaration qui en dit long: “je supprimerai ceux qui servent mal et conserverai ceux qui me loueront”.
A partie de 1968, les libertés fondamentales telle que la liberté d’opinion et le multipartisme en cours sont fortement remis en cause. La période allant de 1968 à 1990 va marquer un tournant sans précédent dans le contrôle politique des médias par l’exécutif dans notre pays. En effet l’instauration du parti unique et sa constitutionnalisation, à la fois comme parti unique en 1972 (article 4 de la constitution) et comme première institution de la République en 1979 (Titre II de la constitution), toutes choses qui se traduisent politiquement et juridiquement par le renforcement du contrôle de l’Etat sur les médias.
L’ordonnance n° 16/69 relative à l’utilisation des moyens d’information exprime ce dessein on ne peut plus mieux, en son article 1er: “L’information, la radiodiffusion et la télévision sont à la disposition du Président de la République qui seul à pouvoir de les requérir”. En termes clairs, cette ordonnance plaçait l’ensemble des médias sous la volonté et le contrôle, non de l’Etat, mais du Président de la République.
En quoi il s’est agi véritablement en 1969, d’un tournant. Et on va voir que ce tournant va restreindre les conditions de travail et d’intervention de la presse étrangère au Gabon en plaçant l’octroi des autorisations d’exercer à un régime réglementaire (arrêté N°00025/PR-MI). La répression pénale se trouve aussi renforcée à l’encontre des contrevenants (ordonnance N°24/71). Politiquement cette période est restée dans la mémoire des Gabonais comme celle du monolithisme.
_ les plus anciens de cette maison se souviennent des coups de téléphone du Président Omar Bongo directement à la régie, soit pour blâmer quelqu’un, soit pour demander qu’on change un programme expliquent la volonté de cette fameuse ordonnance de 1969.
– et Bien entendu l’irruption à 30 minutes du journal du ministre de l’information Zacharie Myboto à la salle de rédaction. La première chose qu’il exigeait c’est le conducteur du journaliste, il sortait son stylo et barrait les reportages qui ne devaient pas passer à l’antenne.
Comment dans ce cas, le journaliste Gabonais concilie-t-il l’exigence de vérité, du droit du public à une information juste et équitable avec un contexte politique monolithique.
Beaucoup de journalistes qui ont voulu faire correctement leur métier selon les règles déontologiques ont été laissé sur le carreau, écarté des promotions et même des salles de rédaction, parfois même avec des suspensions de salaires.
D’autant plus qu’en matière de journalisme, nous constituons au Gabon une exception. La majorité des journalistes sont des fonctionnaires, donc assujettis au devoir de réserve du statut général des fonctionnaires. Et que l’inobservation de certaines règles, non éthiques, mais le plus souvent politiques dans le traitement de l’actualité peut coûter le poste de directeur général, de directeur des actualités à leur titulaire.
2- De 1990 à nos jours: Vers le pluralisme médiatique et la liberté d’expression.
A partir de 1990 et surtout 1991 après la conférence nationale, un nouvel état d’esprit conduit le pays à moderniser son arsenal normatif aux fins de le rendre conforme aux standards occidentaux de l’Etat de droit.
La nouvelle loi fondamentale (loi n°3/91 du 26 mars 1991) consacre la liberté de presse et d’opinion sous toutes ses formes, prévoit la mise en place d’un Conseil National de la Communication (Titre VII) devenu autorité administrative indépendante sous l’appellation de haute autorité de la communication et consacre l’arsenal des droits de l’homme en matière d’information, de communication et d’opinion. Pour la première fois depuis la loi 84/59 du 5 janvier 1960 sur la liberté de la presse et la liberté d’opinion, le Gabon va revoir de fond en comble sa législation sur les médias en se dotant d’une loi relative à la communication audiovisuelle, cinématographique et écrite (loi n°7/93). Véritable loi de modernisation, celle-ci dote enfin la profession de journalisme d’un statut de droits de devoirs liés à cette profession. S
ummum de ce parcours, la constitution du 26 mars 1991 constitutionnalise le droit des médias au Gabon en ce qu’elle énonce les principes et pose des règles de valeur constitutionnelle, au fondement de l’ensemble de notre législation sur les médias.
Mais dans la réalité des faits, ces grands principes sont restés théoriques et l’ordonnance 7/93 n’a jamais eu de décret d’application, restant jusqu’à ce jour inapplicable si ce n’est tombée désuétude.
De fait, face à la continuité de la main mise de l’Etat sur les médias publics, la plupart des journaux nés à la conférence nationale vont devenir les porte-voix des partis politiques. Chaque parti politique a ses organes de presse, pour ne pas dire organes de propagande. Et les contenus des journaux, loin d’être des articles de presse reflètent bien cette réalité d’une presse de combat, avec toutes les dérives possibles.
Si on y trouve quelques professionnels dans les rédactions de ces journaux, l’idéologie du parti est pesante et c’est bien la politique qui l’emporte sur le journalisme.
On a de plus en plus une presse d’opinion. Radio et télé liberté, proche du leader du parti des bûcherons vont en payer le prix lourd en 1994. Au lendemain de l’élection présidentielle très contestée de Décembre 1993 et des soubresauts qui vont embraser de nombreuses villes du pays, les excès dans le ton et dans la provocation de Radio et Télé Liberté du Père Paul Mba Abessole vont donner l’occasion à l’armée d’intervenir avec vigueur.
En Février 1994, l’armée nationale bombarde au canon l’immeuble qui abrite ces deux médias, qui s’éteignent pour toujours. L’armée décida de bombarder au canon cette radio et cette télévision. En quelques secondes l’immeuble abritant ces deux médias était réduit en poussière, et avec eux, la liberté de la presse.
III- Emergence d’une presse libre et perspectives.
1- Une presse de plus en plus libre
De nombreux titres de la presse nés à la conférence nationale, vont disparaitre avec les partis politiques qui les ont créés ou qui les entretenait. (La Clé, Le Bûcheron, Le Scorpion avec le Rassemblement national des Bûcherons, Le progressiste pour le Parti Gabonais du Progrès, La Voix du Peuple pour le PUP de louis Gaston Mayila, Orety pour le Parti de Jean Boniface Assélé, Mimbana pour le Moréna de Simon Oyono Aba’a, etc…) Car le jeu des politiques, tantôt dans l’opposition, tantôt dans la majorité présidentielle avait fini de discréditer les organes de presse qui leur étaient affiliés. A la suite de cela on va voir des professionnels, créer eux-mêmes des organes de presse pour traiter autrement l’information, de façon plus libre et indépendante. C’est l’ère d’Echos du Nord, le Mbandja, L’Aube, La Une, LA Nation, La Griffe nouvelle formule, Gabon review, Ezombolo etc…c’est le socle de la nouvelle presse gabonaise d’aujourd’hui qu’on trouve aussi bien en ligne que sur support papier. Des journaux de bonne facture.
Même si cette presse est conduite par de professionnels avérés, rompus à la tâche avec des états de service connus, on n’est jamais à l’abri des dérives surtout lorsque l’actualité est passionnelle: les moments d’élection, surtout d’élection présidentielle nous ramène souvent vers de nombreuses dérives. Parfois, chez certains journalistes, les positions politiques personnelles, prennent le dessus sur le métier de journalisme par de réels excès dans l’écriture.
2- Perspectives:
En termes de perspectives il faut continuer le combat pour qu’émerge véritablement un statut du journaliste au Gabon, un statut qui lui donne de la dignité et de la considération. Le journaliste est craint dans de nombreuses sociétés. Il est un modèle de réussite professionnelle et sociale. Chez nous, c’est le contraire.
Il faut continuer ce combat. Rien de celui constitue le progrès humain ne s’est fait facilement, mais au prix de luttes acharnées. L’Union fait la force. Il est peut-être temps que le secteur public et le secteur privé des médias regardent vers la même direction et mutualisent leurs moyens pour un même combat, celui de l’indépendance et de la dignité du journaliste gabonais en créant une fédération des professionnels de la communication.
L’Etat doit assurer la formation des journalistes, pas seulement du secteur public. Parce que la, presse est un point essentiel de lecture de l’évolution d’une société. Lorsqu’elle est malade, c’est toute la société qui transpire.
Elle a été à l’avant garde dans la lutte pour la démocratisation de nos sociétés. L’Etat a le devoir de l’accompagner et de l’aider. Un effort est déjà fait avec le fonds d’aide à la presse, cet effort doit se poursuivre.
L’instance de régulation de la communication doit beaucoup plus être un pédagogue qu’un policier et multiplier des instances de formation, de rencontre et d’échanges comme celles-ci, véritablement avant-gardistes de la construction d’une presse libre et responsable.
(Source Max Olivier Obame : Journaliste et enseignant chercheur)
Société/La marche historique des médias au Gabon